Lettre ouverte à Monsieur Hocine Aït-Ahmed, un des vaillants pères de la Révolution algérienne

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Quand les leaders baissent les bras, leur peuple s’écrase !
C’est l’état des lieux en Algérie de 2010.

Honorable grand frère,

Votre analyse est à hauteur de votre réputation de grand homme politique, digne de respect autant à l’intérieur de l’Algérie que sur la scène internationale. En tant qu’Algérienne, j’ai pu à de nombreuses occasions me réjouir de partager avec vous l’appartenance à ce « grand pays « l’Algérie, et ce « grand peuple, les Algériennes et les Algériens » qui ont, effectivement, mené une guerre de libération exemplaire qui a marqué l’histoire des peuples colonisés.

Je ne manquais pas de mettre en avant votre vision de la crise algérienne et plus encore vos contributions pour la résoudre. Elles étaient pertinentes, justes et courageuses et tout à l’honneur du vaillant moudjahid, soucieux d’épargner à son peuple le bain de sang que d’autres lui ont infligé. Votre sagesse plaidait pour que le dialogue l’emporte sur la confrontation, et le compromis sur la violence. C’était votre façon de préserver l’intégrité de la nation, et éviter aux Algériens de salir leur histoire, avec le chapitre sanglant d’une guerre fratricide. J’ai lu vos écrits, écouté vos entrevues, et je vous ai même rencontré à Ottawa, quand vous défendiez contre vents et marées, le projet de paix et de réconciliation entre Algériens.

À la tête du FFS, vous avez toujours évité avec intelligence et fermeté, toute compromission avec le pouvoir, faisant de ce parti, la force la plus crédible de l’opposition démocratique en Algérie. Aussi loin que je me souvienne, votre nom et l’acronyme du parti FFS ont toujours flottés haut dans l’estime des Algériens. Jeunes et vieux vous témoignaient leur respect. Et je ne parle pas des villages Kabyles où votre nom était religieusement affectionné. D’ailleurs, pour la seule fois que j’ai pris une carte de parti, elle était FFS, dans l’effervescence de l’ « ouverture » du champ politique de 1989. Nous étions nombreux à croire que le pouvoir acceptait de s’ouvrir à l’alternance démocratique, et que les Algériens pourraient enfin s’investir dans des partis, et défendre les projets de sociétés, auxquels ils croient. Malheureusement, l’hécatombe nous a rattrapés très vite et le rêve collectif a tourné au cauchemar. S’ensuivit alors la désertion des élites politiques et intellectuelles, l’occasion pour le pouvoir de reprendre toute la place et jeter à nouveau sa chape de plomb sur le peuple. Cela fait 18 ans qu’il est enfermé sous les verrous d’un État d’urgence qui le paralyse, sans scandaliser outre mesure ses élites.

Honorable grand frère,

Malgré le respect que je vous dois, il me faut vous dire que mon registre des critiques, des dénonciations et autres lamentations sur le sort de l’Algérie, déborde et que je n’y ai pas trouvé place pour loger votre dernier texte. J’ai donc décidé de vous le retourner, alourdi de quelques blessures algériennes, qui ne sont pas exclusivement miennes.

Mal me prendrait, cependant, de vous accabler du désastre de notre pays, et de la régression presque indécente de ce peuple, que vous avez fièrement libéré de l’esclavage du colonialisme. Je m’adresse à vous parce que vous êtes la mémoire de ce peuple, et à ce titre, vous devez prendre le droit de bousculer sa conscience. Faites-le, non pas en tant que président du FFS, qui appartient à ses militants, mais en tant que père de cette Révolution, qui nous a portés sur ses ailes et que nous avons trahie collectivement. Ne serait-ce qu’en faisant le dos rond devant ses détracteurs.

Honorable grand frère,

Soyez cet Algérien authentique, qui du haut de ses 84 ans de cette Algérianité piétinée et souillée de tant de maux, sorte de sa réserve et provoque le choc salvateur que d’aucuns souhaitent sans oser le faire.

Mettez à nu cette indigence politico-culturelle collective qui nous emprisonne dans la peur, le mensonge et l’hypocrisie.

N’épargnez personne, je vous en conjure ! Et surtout pas vos pairs de cette classe pensante et lettrée, qui ont troqué leur rôle d’acteurs agissants pour l’évolution de leur société, contre celui de spectateurs indifférents de sa déchéance. Quand ils ne sont pas complices.

Dans votre texte, vous parlez de « vacance de la démocratie » en mettant l’accent sur la responsabilité du pouvoir. N’est-ce pas assez de ce confort indu qui donne bonne conscience ? Ne pensez-vous qu’en 2010, il est plus que temps d’opérer un transfert de cette responsabilité aux élites algériennes, particulièrement de la mouvance démocratique ? Je suis d’avis que le pouvoir ne fait qu’exploiter cette « vacance de la scène politique » en se félicitant de la lâcheté ambiante; lâcheté dans laquelle, il faut le préciser, le peuple ne joue qu’un rôle de figurant. Tout le monde sait qu’il n’y a pas de grand peuple sans leaders. Et si le peuple algérien est aujourd’hui écrasé, sa fierté bousillée et sa dignité disparue, c’est tout simplement que ses leaders ont baissé les bras et déserté le terrain. Et les quelques résistants qui demeurent « vigiles » de cet idéal de faire de l’Algérie un État de droit, ont fini par se réfugier dans le discours de la foisonnante littérature d’opposition au pouvoir d’Alger, avec zéro impact sur le sort du pays, aujourd’hui affaibli et menacé d’implosion.

«Vous avez dit à maintes reprises que le peuple algérien veut et peut faire le changement et qu’il incombe à l’élite de… » Preuve vous a été donnée à travers l’enthousiasme soulevé par les fameuses initiatives d’union des personnalités dont vous-même, Ms. Mehri et Hamrouche, etc., pour un projet fédérateur des forces politiques. Malheureusement, rien n’a dépassé le cadre des discours et déclarations. Il n’y a rien de pire pour un peuple que cette division endémique des ses leaders; car en plus de semer le doute sur leurs prétentions démocratiques, elle révèle leur incapacité à faire passer l’intérêt général avant leurs ambitions personnelles et les luttes de leadership. Il n’est pas faux de dire que l’échec de ces initiatives s’est soldé par un surplus de discrédit de la mouvance démocratique, ajoutant à la démobilisation générale.

Dès lors, quel crédit accorder à ces leaders qui semblent frappés d’une incurable inaptitude à l’alliance et au compromis, deux critères essentiels pour tous processus démocratique. Ce pas de géant qu’ils ne parviennent pas à franchir, a pourtant été courageusement franchi par 22 Algériens, au péril de leur, un certain 1er novembre 1954 pour un idéal notre idéal commun : La libération de l’Algérie. N’y a-t-il plus de cette graine d’Algériens pour intervenir aujourd’hui que cet idéal s’effrite, et menace de disparaître sous les coups de boutoir de ses nombreux ennemis internes et externes.

Honorable grand frère,

Nous serions tellement fiers, si vous acceptiez encore une fois, ce rôle de leader historique, qui donne le coup d’envoi à une 2e révolution algérienne, pour sortir notre pays de l’impasse et construire l’État de droit. Avant de tirer votre révérence, faites le geste salvateur que des millions d’Algériens attendent de vous. Rappelez à vos pairs et autres leaders leur devoir de tendre la main à leur peuple, et de sauver leur pays. Surtout ne laissez pas les divergences ravageuses prendre le dessus. Nous n’avons jamais été autant dans l’urgence d’agir, vu ce qui se prépare au-dessus de nos têtes.

Vous savez qu’il y a de nombreux algériens qui tentent de résister au chaos; que des initiatives citoyennes pour le changement démocratique ont vu le jour, et j’aimerais, à ce propos, vous dire qu’elles comptent sur les leaders du peuple pour les accompagner et redonner espoir à l’Algérie. Je lisais que le Sénégal a réussi à fédérer toutes les forces politiques du pays et organiser des assises nationales pour un changement de son système politique. Nos leaders sont-ils capables de ce petit effort pour sauver leur nation ? Pourquoi ne pas commencer par une action concertée pour raviver la symbolique du 5 juillet ? Ce serait une petite victoire que de regrouper les forces pour imposer la levée de l’état d’urgence en cette date sacrée? Parfois, il suffit de si peu… pour changer le cours de l’Histoire. Et l’Algérie en vaut vraiment la peine.

Respectueusement,

Zehira Houfani
19 juin 2010

Texte publié aussi sur le Quotidien d’Algérie

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