Les Derniers des Pinochets

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« Il aurait renoncé à son contrôle médical périodique à Paris de peur qu’il ne soit arrêté aux frontières » me confia une personnalité politique algérienne il y a quelques mois, à l’époque où l’histoire de Pinochet faisait la une les médias. Il s’agissait du général-major flène pour ne pas dire Du Pont. Une autre personnalité algérienne présente avait alors ajouté : « En fait, ils seraient plusieurs à s’être fait établir des passeports avec une fausse identité pour passer inaperçus, le cas où… » Souhaits d’une société algérienne qui, pressée d’en finir avec un régime sanguinaire, laisse le champ libre à ses fantasmes, ou faits réels qui reflètent l’état psychologique d’un quarteron de généraux sentant de plus en plus l’approche de l’heure de vérité ?

En tous cas, les événements de ces derniers jours viennent confirmer un état de panique dans les états-majors de la Cosa Nostra qui gangrène l’institution militaire algérienne. La fièvre pinochienne semble atteindre son paroxysme au sein des conclaves du mal qui décident depuis trop longtemps de la destinée de l’Algérie.

Plus on évoque les responsabilités dans les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés contre le peuple algérien, plus on refuse l’impunité, plus on condamne une amnistie qui empêche l’établissement de la vérité, et plus on fait trembler la forteresse des généraux commanditaires des crimes.

Premier événement : Amnesty International (AI)rédige un rapport sur l’Algérie[1], et les foudres tombent à Alger. On tire de tous les côtés à boulets rouges.

Yazid Zerhouni, ministre de l’intérieur, accuse AI d’utiliser la situation algérienne comme « un fonds de commerce » et d’ajouter que les militants d’AI, « quand ils n’ont rien à faire, ils ressortent des affaires du congélateur pour les utiliser comme pression sur l’Etat et le peuple[2] ».

L’Assemblée populaire nationale (APN), qui n’a de populaire que le nom, s’insurge contre « Amnesty International qui veut imposer sa logique, [qui]ne s’est pas seulement trompée de chemin mais [qui]a également dépassé, à travers une réaction médiatique douteuse, toute mesure de retenue pour s’ingérer dans les affaires internes du pays[3] ». L’APN considère que les propos de l’ONG constituent « une atteinte flagrante à la souveraineté du peuple algérien[4] ».

Le Rassemblement national démocratique (RND[*]) se dit « scandalisé » par les propos d’AI qu’il accuse d’afficher ouvertement un « choix hostile à l’Algérie » et un « positionnement aux côtés des hordes terroristes[5] ».

Le Front de libération nationale (FLN) de Benhamouda, domestiqué depuis longtemps par le pouvoir, refuse les conclusions d’AI qu’il considère comme une « tentative d’ingérence dans les affaires internes du pays[6] ». Ce parti soupçonne AI d’œuvrer pour des « intérêts inavoués » et de « chercher à favoriser la division et la discorde entre les Algériens[7] ».

L’Alliance nationale républicaine (ANR), présidée par le criminel de guerre Rédha Malek, accuse AI d’« immixtion inadmissible[8] » dans les affaires intérieures du pays et lui reproche d’« avoir pris carrément partie avec les terroristes[9] ».

Un groupe des dits indépendants du Sénat s’interroge sur les « véritables objectifs » d’AI qui « abuse de l’hospitalité que lui offre l’Algérie[10] ».

L’Observatoire national des droits de l’homme (ONDH), atteint de cécité depuis sa naissance dans les officines de la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS), exprime, par la voix de son président Rezzag Bara, son « indignation » et dénonce l’ingérence « des organisations qui se cachent derrière le prétexte des droits de l’homme pour semer le doute sur la volonté de l’Etat de protéger les droits et les libertés des personnes[11] ».

Mais que reproche-t-on au juste à Amnesty International ?

Est-ce d’avoir fait écho aux revendications de tant d’Algériennes et d’Algériens sur l’urgence d’« enquêtes indépendantes et impartiales sur tous les cas d’atteintes aux droits fondamentaux[12] » ?

Est-ce d’avoir soulevé la nécessité de « mesures concrètes pour faire la lumière sur les atteintes aux droits humains commises depuis huit ans et demi dans le pays, pour établir les responsabilités concernant ces pratiques passées et actuelles afin de traduire en justice leurs auteurs présumés[13] » ?

Est-ce d’avoir condamné « l’impunité dont les membres des forces de sécurité et des milices armées par l’Etat continuent à bénéficier dans presque tous les cas [et qui a]été étendue aux membres de groupes armés qui pourraient être responsables d’homicides et d’actes de torture, entre autres exactions[14] » ?

Est-ce d’avoir demandé « l’abrogation de la loi d’amnistie promulguée récemment et la traduction en justice de tous les membres de groupes armés qui se seraient rendus coupables d’exactions[15] » ?

Est-ce d’être préoccupée par les cas de « détention secrète prolongée » et par les « activités des milices armées[16] » ?

Est-ce d’avoir invité le gouvernement algérien à faire toute la lumière sur « les milliers de cas d’homicides, de massacres, de ‘disparitions’, d’enlèvements, d’actes de torture, d’exécutions extrajudiciaires et d’homicides délibérés et arbitraires de civils perpétrés en Algérie depuis 1992 par les forces de sécurité, les milices armées par l’Etat et les groupes armés[17] » ?

Ou est-ce tout simplement d’avoir heurté la sensibilité de la toute-puissante caste militaire détentrice du pouvoir réel en Algérie, en osant demander une rencontre avec le trio infernal des généraux-majors Mohamed Lamari, Mohamed Médiène et Smaïn Lamari ?

En fait, la réaction du pouvoir algérien au rapport d’AI, par l’intermédiaire de ses larbins et relais, entre dans une politique bien établie envers les ONG de défense des droits de l’homme. Elle découle de deux prescriptions tactiques déjà observées dans le passé : a) lorsqu’on est à court d’arguments en face de l’adversaire, il ne faut pas hésiter à verser dans l’ad-hominem, b) lorsqu’on ne peut pas intimider l’adversaire, il faut tenter de le discréditer aux yeux des autres. Comment discréditer les ONG  des droits de l’homme ? En leur imputant et reprochant quatre « délits graves » : 1) le manque de rigueur, 2) la nature occulte, 3) le passé douteux et 4) le soutien au terrorisme.

Deuxième événement : Un livre-témoignage sur le massacre de Bentalha est publié par Nesroulah Yous avec la collaboration de Salima Mellah et une postface de François Gèze et Salima Mellah  (Qui a tué à Bentalha ? Algérie : chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris 2000), et c’est la tempête à Alger. L’alerte rouge est donnée.

On censure l’édition du Monde qui en fait la revue, ou on force le quotidien parisien à l’autocensure, en évoquant une fictive grève des distributeurs en France[18].

On fait déplacer un groupe d’habitants de Baraki et de Bentalha et on les regroupe à la maison de la presse d’Alger pour protester contre le livre, pour « défendre la mémoire » et « rétablir la vérité[19] ». Ceci rappelle la déclaration de cette dame surnommée « la Madone de l’Algérie », forcée de venir sur un plateau de télévision pour condamner le journaliste qui avait pris sa photo, une photo qui avait cristallisé la souffrance de l’Algérie suppliciée et fait le tour du globe.

On lâche les plumitifs-de-garde pour traiter le livre de tous les noms : « pamphlet maquillé[20] », « parution banale[21] », « pur tissu de mensonges[22] », « opus édité en France[23] », « livre bourré de contrevérités[24] », « saloperie[25] », etc.

On charge la journaliste-capitaine Zineb Oubouchou (alias Salima Tlemçani), qui excelle dans l’art de l’intox, pour neutraliser le livre. Elle se lance alors dans les colonnes d’El Watan pour dire qu’il s’agit d’un « livre mensonger[26] »  « qui suscite des polémiques[27] » et va jusqu’à accuser son auteur, qu’elle désigne comme étant un « Franco-Algérien[28] », de « faire dans la manipulation et la falsification de l’histoire[29] ». Pour elle, l’auteur aurait écrit ce livre comme simple « justification de son départ en exil[30] ».

Et lorsque l’on juge que la plume de la capitaine ne supporte pas le poids de l’événement, le Centre de la communication et de la diffusion (CAD), affilié à la redoutable DRS du général Médiène, fait appel à un plus gros calibre, et pas n’importe qui, pour tenter de discréditer l’ouvrage. C’est le locataire de la très convoitée ambassade d’Algérie en France, Mohamed Ghoualmi, qui livre de Paris au Quotidien d’Oran une longue lettre[31] dans laquelle il dit vouloir apporter « des observations pour une meilleure compréhension de la situation algérienne »

Il y a plus d’une année déjà Ahmed Bouzid avait analysé le discours de la diplomatie algérienne en réaction aux massacres et a procédé à l’identification et à la dissection de ses stratégies rhétoriques défensives et offensives pour vendre à l’étranger les atrocités du pouvoir. Il a présenté ses résultats dans un article intitulé ‘The Selling of Atrocities’, publié dans l’ouvrage-enquête An Inquiry into the Algerian Massacres[32].

Si l’ambassadeur Ghoualmi avait pris la peine de consulter cette étude, il nous aurait peut-être épargné la lecture d’un article qui reproduit la même rhétorique fallacieuse. Pour prouver cette énième reproduction, il est facile de reclasser les propos du diplomate dans les rubriques habituelles identifiées par A. Bouzid et arrêtées depuis longtemps par les charlatans du CAD, sur la base des recommandations parvenues d’outre-mer de leurs piètres consultants en stratégies de communication.

1) Ce qui se passe en Algérie est unique en son genre. En 1998 déjà, M. Ghoualmi disait qu’« aucun Etat au monde – et je pèse mes mots – n’aurait pu survivre à ce nous avons vécu[33] ». Aujourd’hui, il parle dans sa lettre d’« un terrorisme barbare sans précédent dans l’histoire moderne » et d’« un cataclysme sans équivalent ». Il déclare aussi que : « Reprocher à l’Etat algérien et à ses services de sécurité de n’avoir pas assuré une protection des populations civiles peut se comprendre lorsqu’on ignore le contexte dans lequel s’est trouvée l’Algérie et le type de terrorisme auquel elle devait faire face. Quel Etat au monde, quels que soient ses moyens, la solidité de ses institutions, la compétence de ses services de sécurité, la maturité de sa population, aurait résisté à ce qu’a subi l’Algérie ? »

2) Ce qui se passe en Algérie a une portée internationale. L’ambassadeur n’hésite pas à emprunter, dans sa lettre, un langage on ne peut plus alarmiste : « Si nous avions perdu cette guerre venue du fond des âges, l’avenir du monde, et je n’exagère pas, aurait été grandement compromis ». Pour Ghoualmi, ce qu’il se passe en Algérie serait un cas unique en son genre, mais ses répercussions dangereuses pourraient traverser les frontières. L’œuvre du régime algérien serait donc dans l’intérêt de la planète entière et viserait le salut de l’humanité.

3) Le comportement suspect des militaires algériens s’explique par leurs ressources limitées. Dans sa lettre, M. Ghoualmi nous informe qu’« à la suite d’une opération de ratissage d’envergure de l’armée qui a mobilisé, à cet effet, des moyens considérables, il a été découvert que les terroristes avaient utilisé, pour leur repli, des dizaines de casemates et de refuges souterrains dans la zone ou a été perpétré le massacre. Les enquêtes ont permis d’établir que ces refuges avaient été creusés, aménagés et équipés à l’époque de la gestion des communes par le parti islamiste dissous ». A croire M. Ghoualmi, les élus du Front islamique du salut (FIS) auraient donc consacré leurs efforts en 1990-1991 à la transformation de l’Algérie en une gigantesque « pâte de gruyère ».

En fait, le régime algérien a toujours tenté de convaincre le monde qu’il faisait de son mieux pour mener son combat contre l’obscurantisme, et si de temps en temps il ne parvenait pas à le faire, ce serait à cause de ses moyens limités face au génie des groupes « intégristes », à cause des formes mutantes de guerre auxquelles il aurait des difficultés à s’adapter et à cause de l’étendue du territoire algérien.

Ce que le régime algérien ne parvient pas à expliquer cependant, c’est pourquoi en Algérie, les sites stratégiques et d’intérêt vital pour le pouvoir (localités de résidence des notables, installations pétrolières, etc.) n’ont jamais été touchés par les massacres, et pourquoi aux périodes des élections, cette armée si démunie arrive quand même à transformer toute l’Algérie en un territoire de paix et de sécurité.

4) L’armée algérienne joue la transparence. L’ambassadeur nous informe dans sa lettre que : « L’armée algérienne est composée à plus de 90% de simples conscrits », et d’ajouter qu’« il n’y a pas une seule famille algérienne qui n’ait pas un de ses membres ou de ses proches, parfois plusieurs, au sein de l’armée ou des différents services de sécurité », avant de conclure que « c’est en soi la garantie d’une très large transparence qui rend quasiment impossible qu’une quelconque dérive ne soit pas connue de centaines de personnes, voire de milliers, quand on sait la liberté d’expression dont jouit désormais la société algérienne et sa faconde toute méditerranéenne ». Ainsi, d’après M. Ghoualmi, l’armée algérienne issue du peuple, œuvrerait pour le bien de ce peuple et n’aurait rien à lui cacher.

Et pourtant les révélations qui s’accumulent jour après jour sur le fonctionnement de l’armée algérienne, notamment par des officiers dissidents, nous apprennent qu’au sein de cette armée, il existe hélas des services obscurs qui représentent l’ossature du système que la langue de M. Ghoualmi a trahi un jour par un lapsus freudien en l’appelant « régime militaire[34] ». Ces services pensent, planifient, commanditent des crimes et les font exécuter à grande échelle par le demi-million d’hommes armés[35] sous leur contrôle, c’est-à-dire les forces spéciales dites anti-terroristes, les escadrons de la morts, les GLD, les patriotes et les GIA islamistes ou berbères qui obéissent tous au même commandement militaire.

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عباس عروة Abbas Aroua

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