Lettre ouverte à la Délégation onusienne qui se rend en Algérie

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A leurs Excellences

Monsieur le Président Mario Soares
Madame le Ministre Simone Veil
Monsieur le Premier Ministre Inder Kumar Gujral
Monsieur le Premier Ministre Abdel Karim Kabariti
Monsieur l’Ambassadeur Donald McHenry
Monsieur le Procureur Général Amos Wacko

Membres de la Délégation de l’ONU invitée par le pouvoir algérien

Excellences,

J’ai appris que vous étiez invités par le pouvoir algérien pour une visite de plusieurs jours en Algérie dont le but serait de rassembler des informations sur la situation dans ce pays et de présenter au Secrétaire Général de l’ONU un rapport qui devra être rendu public.

Etant donné qu’une partie de votre mission serait d’écouter, mais aussi d’entendre, ce que dit la société algérienne sur ce qu’il se passe dans son pays, je me permets, en tant que citoyen algérien, et en tant que membre du Mouvement pour la Vérité, la Justice et la Paix en Algérie, de partager avec vous les espoirs et les craintes que suscite votre visite, ainsi que mes points de vue sur ce qu’il se passe dans mon pays. Excellences,

Quant à mes espoirs, laissez-moi d’abord vous dire que je me réjouis et vous félicite d’avoir été sélectionnés par le Secrétaire Général pour cette mission. Il a tenu à choisir des personnalités éminentes et intègres qui ont pour la plupart, depuis longtemps et de manière probante, montré leur attachement et leur lutte pour la défense des libertés et des droits de l’homme.

En consultant vos biographies, j’ai tempéré mon scepticisme quant à l’efficacité d’une délégation sans réels pouvoirs, sans spécialiste dans les stratégies et tactiques de guerre contre-insurrectionnelle, sans expertise criminologique dans l’investigation de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de politicides dans des contextes de conflits  euphémistiquement dits «de basse intensité», une délégation qui n’est d’ailleurs pas habilitée à enquêter et qui devra se contenter à observer de loin et à tirer les conclusions qui s’imposent. J’ai tempéré mon scepticisme car malgré ces aléas, on ne peut s’empêcher de voir dans votre délégation des personnalités avec une grande sensibilité et perspicacité, qui ne s’acquiert que par l’expérience personnelle de la souffrance humaine. La sensibilité que l’on devine dans le parcours politique de chacun de vous indique que ce qui anime votre action ne peut être que votre seule préoccupation au sujet de ce qu’endure le peuple algérien et votre désir et volonté de contribuer pour mettre fin à sa tragédie.

Monsieur le Président Soares, votre long combat contre la dictature de Salazar, votre déportation à Sao Tomé, la prison que vous avez visitée douze fois pour vos opinions politiques, l’exil dont vous avez fait l’expérience à Paris pendant plusieurs années, vos écrits sur le thème de la liberté ainsi que votre engagement pour la défense des droits de l’hommes et vos contributions auprès des ONGs des droits de l’homme et notamment la Ligue internationale des droits de l’homme dont vous êtes membre, tout cela vous rend très apte à comprendre pourquoi un peuple se soulève contre la dictature et ses injustices, et comment il paie de sa vie sa quête pour la liberté.

C’est également votre cas, Monsieur le Premier Ministre Gujral, qui avez été déjà en 1930-1931 emprisonné pour votre participation dans un mouvement pour la liberté de votre pays, et qui l’avez été encore une deuxième fois en 1942 durant le mouvement Quit India, à l’époque où le Mahatma Gandhi parcourait le sous-continent pour éduquer son peuple et lui enseigner le sens de la liberté.

Quant à vous, Mme le Ministre Veil, qui avez à dix-sept ans souffert de la déportation aux camps de concentration d’Auschwitz et de Bergen-Belsen en compagnie de votre mère et de vos deux sœurs. Vous qui avez vécu là-bas les pires atrocités, pour le seul crime d’être ce que vous êtes, et qui avez laissé dans ces camps de la mort votre mère et l’une de vos sœurs. Vous qui évoquez un peu partout «la conscience du bien», vous êtes bien armée pour saisir la vraie nature d’un régime qui dès les premiers jours de son coup d’État n’a pas hésité à recourir à la déportation vers les camps du Sud de dizaines de milliers d’innocents, ramassés dans la rue pour seul crime de faciès, et détenus, pour certains durant plusieurs années, simplement pour avoir été au moment des rafles porteurs d’une barbe ou d’un kamis.

Votre présence au sein de la délégation, Monsieur le Premier Ministre Kabariti, est particulièrement utile. Vous venez d’un pays de mêmes culture et traditions. Il vous sera facile de constater la souffrance d’un peuple frère, vous qui êtes si sensible à la fraternité arabe. Votre présence est d’autant plus utile, que vous avez vécu dans votre pays, le Royaume hachémite de Jordanie, les mêmes expériences politiques, les mêmes agitations, les mêmes débats très animés, au sujet de la participation des islamistes au gouvernement du pays. Mais contrairement à l’attitude de vos hôtes, vous n’avez pas opté pour l’éradication de vos adversaires politiques. Vous les avez combattus politiquement, vous avez siégé avec eux au parlement et respecté ainsi la volonté de vos concitoyens qui avaient voté pour eux.

Monsieur l’Ambassadeur McHenry, votre lutte contre l’action des lobbies et leur manipulation de l’opinion dans votre pays vous a sans doute immunisé contre toute tentative de récupération dont vous seriez la cible à Alger. Vos différentes expériences avec les régimes africains vous ont bien équipé pour reconnaître les mécanismes subtils qu’ils utilisent pour «maquiller» leurs systèmes répressifs et les couvrir d’une apparence de légalité. Votre soutien, chez vous, aux droits des minorités, à l’égalité des chances et à «l’action affirmative» ont sûrement aiguisé en vous le sens de la solidarité avec les faibles, les démunis, les opprimés, les laissés pour compte, les exploités, les humiliés, ceux qui ne pèsent rien dans la balance des États de non droit. Vous allez en croiser tous les jours dans les villes et campagnes algériennes.

Votre formation de juriste, Monsieur le Procureur Général Amos Wacko, qui est aussi celle de M. Soares et Mme Veil, vous fournit l’outillage intellectuel nécessaire pour discerner le vrai de faux, le bien du mal, le légal de l’illégal, le légitime de l’illégitime malgré toute rhétorique qui viserait à noyer l’un dans l’autre. Avec votre logique du droit, tout sophisme mystificateur, toute alchimie politique qui tenterait de transformer la victime en bourreau et le coupable en vertueux, n’a pas d’emprise sur vous. En outre, votre sensibilité africaine vous aidera sans doute à mieux voir à travers l’opacité volontairement confectionnée autour de la situation algérienne.

Excellences,

Quant à mes craintes, peut-être les trouverez-vous légitimes, elles sont fondées sur une connaissance de l’histoire, des valeurs et des pratiques de la junte militaire algérienne et de la diplomatie à son service, en général, et sur l’expérience maintes fois confirmée de sa gestion du mensonge lors de visites de missions semblables à la vôtre, en particulier. C’est une connaissance inférée de l’observation de la gestion militaro-diplomatique du mensonge lors des visites des maintes personnalités qui se sont rendues jusqu’à présent en Algérie (observateurs de l’ONU, de l’Organisation de l’Unité africaine, de la Ligue arabe, ministres et parlementaires européens, artistes et quelques rares journalistes). C’est une connaissance qu’il ne faut pas rejeter a priori car elle est testable, elle a un pouvoir prédictif. Ces craintes sont fondées sur  des expériences qu’il faut écouter car le propre du psyché militaire, et donc de la diplomatie à son service,  est d’avoir peur  de l’insécurité du changement, c’est de se reproduire, d’être  prévisible.

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عباس عروة Abbas Aroua

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